Peut-on éprouver des sentiments sincères pour un vieil homme de 26 ans son aîné qui met facilement la main au portefeuille ? Oui, jure sa compagne à la barre du tribunal correctionnel de Lille. Non, clament les enfants du défunt, dépossédés de leur père et de son héritage.
D’ordinaire, ils seraient sûrement passés sans la voir. Elle aurait entendu leurs chaussures cirées claquer sur le sol bétonné du palais de justice, toute occupée qu’elle était à le briquer. Aujourd’hui, la femme de ménage requiert toute l’attention des magistrats. Elle n’est pas entrée dans le prétoire pour l’entretien. Mais pour un entretien. À la barre. Face à ses juges.
C’est une petite femme grise, pas vraiment une beauté, avec son nez busqué et son menton en galoche, même si certains détails indiquent un certain souci de l’apparence – coupe courte aux reflets auburn, pendants d’oreilles, montures de lunettes dans l’air du temps. Dans son dos, le regard des héritiers. Lourd comme le mépris qu’ils lui portent.
Ménages
Comme tous les enfants, elle a eu un père. Comme les plus chanceux, elle partageait avec lui un "lien très fort". Comme les moins chanceux, elle l’a perdu jeune. Elle s’est mariée tôt, aussi : un homme rencontré à quinze ans. Trente-cinq sont passés avant qu’elle ait le courage de le quitter. Entre temps, il y a eu huit enfants, et des soirées d’alcool et de coups.
Puis il y a eu ce veuf, de 26 ans son aîné, chez qui elle faisait des ménages. Elle l’a pris en affection, il lui rappelait son père. Comme Oedipe n’est jamais très loin, la substitution paternelle s’est muée en passion. Lui, retrouvait la femme qu’il avait perdue. Elle, effleurait enfin le bonheur. Leur histoire a duré huit ans. Jusqu’à ce que la mort de l’homme les sépare, en 2008.
Les six enfants du veuf n’ont pas eu vent de cette relation. Les cadeaux que leur père faisait à sa femme de ménage ne leur ont pas mis la puce à l’oreille : "Papa a toujours été très généreux", se souvient l’aîné. Puis le père a décidé de vendre son pavillon pour s’installer seul en maison de retraite. Là, subitement, il a coupé les ponts. Sans raison évidente. Ce jour-là, quand sa fille est venue en visite et qu’il lui a demandé de partir, elle a perçu dans son dos une silhouette furtive. Celle de son ancienne femme de ménage. "Qu’est-ce qu’elle faisait là alors qu’il n’avait plus besoin d’elle ?"
Héritage
Ils n’ont pas mis beaucoup de temps à tomber d’accord sur la réponse. Cette marâtre tombée du ciel avait flatté le vieil homme de quelques mots d’amour pour s’accaparer son compte en banque. Elle les évinçait purement et simplement du cœur et du portefeuille paternel. Des affaires comme celle-là, il y en a à foison, a déclaré l’avocat chez qui le fils aîné s’est aussitôt rendu. Voyez donc les Bettencourt !
Oh, leur père ne possédait pas la fortune de l’héritière d’un empire cosmétique. Pas plus que sa compagne, le potentiel séduction d’un photographe playboy. Mais pour les enfants, c’était bien la même chose. Il s’était fait fourmi tout au long de sa vie : 70 000 € dormaient sur un compte en banque, et puis il touchait une retraite convenable, qui lui permettait aisément de payer sa pension à la maison de retraite. L’île qu’il lui offrait, c’étaient des repas au restaurant. Et des chèques. Quelques centaines d’euros par mois.

Ces chèques, c’est elle qui les écrivait, parfois même les signait. "Il me demandait de le faire parce que ses mains tremblaient", se justifie la femme à la barre. Là, c’est sa voix qui tremble. Elle parle trop fort dans le micro, comme le font les paniqués. Elle affirme que ça ne lui plaisait pas trop, tout cet argent. "Quand je refusais, il rouspétait. Il ne voulait pas le donner à ses enfants". Le restaurant, ça lui faisait plaisir. Mais on n’allait pas au Fouquet’s. Et c’est elle qui faisait taxi. Les enfants, elle insistait pour qu’il les voient. Une fois encore, c’est lui qui refusait, parce qu’eux n’auraient pas voulu d’elle.
Amour
Le problème, c’est que le vieil homme a emporté sa version des faits dans la tombe. Et le droit, dans toute sa froideur, s’avoue impuissant à juger de la qualité des sentiments. Or c’est bien à cette unique question que le tribunal doit répondre, celle que formule le procureur dans son réquisitoire : "Lui a-t-il donné des sous parce qu’il s’est fait abuser, ou étaient-ils réellement amoureux ?"
Pour requérir, le magistrat du parquet doit bien apporter des éléments de réponse, et comme il ne peut se réfugier dans un de ses gros livres rouges, ces éléments se fondent sur quelques déductions.
1) L’homme n’était ni sous tutelle, ni sous curatelle. Pour le dossier, nulle preuve indiquant qu’il n’avait pas tout ses facultés mentales, donc qu’il se trouvait en situation de faiblesse.
2) Citée comme témoin dans le dossier, la directrice de la maison de retraite a témoigné de l’affection visible que se portaient les tourtereaux, et à diverses reprises le personnel les ont surpris dans des situations équivoques.
Et puis, dans son appréciation d’être humain, peut-être le jeune magistrat est-il juste tenté de croire en la sincérité des sanglots et des sentiments que la prévenue clame à la barre : il demande la relaxe.
Le soir, la femme de ménage quitte le prétoire libre. Soulagée. Dans le combat que se livraient amour et cynisme, la justice a tranché en faveur de l’amour.
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