1.
S’enfermer dans la caisse, s’en rouler un, inspirer bien profond, avaler la fumée, la laisser descendre jusqu’aux poumons, exhaler, laisser un nuage épais envahir le véhicule, étaler la poudre, sniffer, se sentir puissant, euphorique, s’élever, haut, loin du béton de ce parking où est parquée la ZX, loin des ténèbres qui l’ont enveloppé, fuir Roubaix, ses briques et ses tours, jusqu’à ce qu’un pote cogne à la vitre, bien ou quoi?, réclame sa dose, tire une taffe, puis se tire au foot.
S’enfermer dans un véhicule banalisé, allumer le chauffage, le régler à fond pour tromper novembre glacial et attendre, observer le va-et-vient autour des deux ZX plantées sur le parking, le petit blanc aux cheveux ras, là, au coin de la rue, sûrement un rabateur, le grand black avec son manteau de cuir col moumoute, celui qui va au contact des clients, s’en griller une, s’assoupir, voir sa vigilance aiguillée par quelqu’un qui arrive, là, elle va pas bien droit celle-là, vise-moi ça, si c’est pas une transaction, ça, ben moi je suis la reine d’Angleterre…, bon allez, on intervient, bondir de la caisse, pétard en avant, interpeller tout ce beau monde.
2.
Atterrir au tribunal correctionnel de Lille. Confronter sa version à la leur.

- Je rentrais du code. Je pouvais pas faire deux choses en même temps…
- Les policiers vous ont reconnu, monsieur.
- Ils me saquent pas !
En argot roubaisien, ça donne “saqu’pô” et la présidente du tribunal doit faire répéter Kévin, identifié comme rabateur par les agents de la Bac, dans le petit manège qu’ils ont longuement observé, ce soir de planque, sur un parking de Roubaix.
- Et ce pochon de cocaïne dont vous avez tenté de vous débarrasser quand la police vous a arrêté ?
- La Bac a mis ça dans ma poche quand ils m’ont interpellé ! Après j’l'ai mis dans le pot d’échappement.
Kévin, 19 ans, quatre condamnations au compteur, placé depuis l’interpellation sous mandat de dépôt dans un autre trafic de stups, n’en démord pas : il est victime d’une méprise. Pis : de l’acharnement des forces de l’ordre. Et ce n’est pas ses sept co-prévenus qui vont le contredire. Debout en rang d’oignon devant leurs juges, ils nient farouchement toute implication, ce soir-là, dans un trafic de stupéfiants. Les deux ZX, elles leur servaient au grand voyage, leur trip perso. Mais dealer ? “Non madame.”
Et qu’importe que la Bac ait appréhendé, sur le même parking, une toxico notoire avec une bombonne contenant 0,4 grammes d’héroïne, tandis qu’elle s’éloignait des deux voitures ; qu’importe que les agents aient entendu l’un des prévenus lâcher “il me reste 50 grammes” en quittant la ZX ; qu’importe qu’ils aient déniché des pochons dans leurs sous-vêtements.
- Vous alliez au football avec de la coke dans votre caleçon ? Je ne sais pas, ça fait peut-être courir plus vite…
- Non madame, c’était pour une soirée après, j’avais pas le temps de repasser chez moi…
“C’est écrit dans le journal, la moitié du Nord est toxico”
Mais hormis le récit des policiers, il n’y a pour toute preuve matérielle que ces pochons renfermant, dans des bombonnes, des doses microscopiques de shit, de coke et d’héroïne – qui pouvaient très bien servir pour une consommation personnelle, et des traces de cocaïne retrouvés sur des billets lors de perquisitions menées chez les prévenus. Sur ce point, l’un d’eux a une explication, qu’il livre sans ciller à la présidente: “Madame, les billets ils tournent. C’est écrit dans le journal, la moitié du Nord est toxico ! Les traces, elles ont pu apparaître n’importe où…”
Bref, “le dossier est mince”, reconnaît la procureure : “Ça aurait pu être un trafic de stupéfiants… Mais la procédure a peut-être été un peu courte… On n’a pas pu identifier clairement qui était qui…”. Avec son visage pâle et plein qui évoque un modèle de Vermeer, elle requiert des peines courtes pour les seuls prévenus contre lesquels il existe de maigres éléments à charge, évinçant tour à tour les peines-plancher qui auraient pu tomber en cas de trafic avéré, et dont la présidente, depuis le début des débats, menace tour à tour les prévenus qui la singent avec des manières de gamins mal élevés.
Lèvres plissées, traits anguleux, mascara et brushing impeccable, la magistrate du siège se contient à grand peine. Les prévenus ne tirent visiblement aucune leçon de leur présence au prétoire, un lieu qui leur est familier. Ils sont huit, épaules contre épaules, et toisent ce tribunal 100% féminin qui ne pourra de toute évidence que les condamner à des peines anecdotiques. Impuissante, la présidente ne peut que répondre à leurs provocations par le sarcasme et les remettre en place comme une prof avec une classe de durs à cuire.
- Vous avez reconnu avoir consommé de l’héroïne, du cannabis et de la cocaïne, lit-elle à l’attention de Benoît, décrit par la Bac comme l’acteur des transactions – rôle qu’il conteste avec fougue.
- Héro et cannabis, mais pas coke, grogne-t-il.
- Je ne fais que lire vos déclarations…
- C’est pas moi qui ai dit ça, c’est les policiers qui ont menti.
- Vous êtes en récidive ! Vous risquez quatre ans de peine-plancher ! Ce n’est pas moi qui le dit, c’est le code pénal.
- Le code pénal, il dit aussi que j’ai droit à un avocat…
- Monsieur, vous avez été condamné seize fois : vous devez savoir comment trouver un avocat !

Les voix de la défense
Dans le public, des proches, soeurs, petites amies de prévenus s’agacent des remarques de la juge, là, avec ses grands airs, elle se prend pour qui ? La nuit, plombante, tombe sur la tour du tribunal et le prétoire s’électrise à la lueur blafarde des néons. Les avocats se succèdent dans des plaidoiries molles, le parquet a été clément et ils n’y a pas grand chose à ajouter – sinon appuyer que leurs clients ne sont pas poursuivis pour trafic de stupéfiants, mais consommation, et que, pour cela, on peut éviter la prison. Devant la présidente, les garçons plissent des yeux et échangent des fous rires. Un conseil achève son argumentaire, sa consoeur se dresse à son tour quand -
“DEHORS !”
La présidente pointe du doigt un jeune, drapé dans un keffieh au centre du groupe. Au coin, puni, allez prendre l’air, voir ailleurs si j’y suis, où vous voulez mais hors de ma vue, elle n’en peut plus…
- Excusez-moi, Mme la présidente, pointe l’avocate debout, si mon confrère peut passer avant moi, je vais aller le calmer…
- Ah, c’est votre client ?… Oui, allez-y, parce que là il est incontrôlable !
Plus personne n’est vraiment attentif, les plaidoiries s’achèvent dans la confusion, des clameurs éclatent des bancs du public à la suspension d’audience. Les prévenus se poussent hors du prétoire étroit, on va prendre l’air, pause clope animée à l’entrée du palais.
3.
Terminer l’aventure en bad trip. Pour trois des prévenus, Benoît, Kévin et José, les six mois requis tombent. Les autres s’en tireront avec amendes ou sursis. Car après tout, ce n’était qu’une virée en ZX entre potes, non ?