Les histoires déménagent

Après cinq mois de chroniques et croquis de la justice ordinaire, “Histoires de prétoire” change d’adresse… Et se conjugue désormais au pluriel ! Hébergées sur Liberation.fr, les nouvelles “Histoires de prétoires” (avec un s, donc) sont à découvrir ici :

pretoires.blogs.liberation.fr

À commencer par celle d’un jeune cambrioleur récidiviste tracassé par l’absence de son père sur les bancs du public…

Complot contre un cabot ?

Si le choix fait les amis, le sort, lui, fait les voisins. Catherine doit avoir la poisse : les siens, ils lui “font toujours des problèmes”.

Situation. Le voisinage

Catherine vit seule avec un fils trop grand à charge, 1300 € par mois et un gros chien. “Comme ça”, dit-elle en baissant sa main à hauteur de genou. Elle l’assure, le molosse est doux comme un agneau, d’ailleurs il n’est pas répertorié sur la liste des chiens dangereux. Quand elle sort avec son animal, elle ne juge donc pas utile de l’affubler d’une muselière et le laisse volontiers gambader sans laisse.

Le couple D., qui habite à côté, hait le cabot : il aboie et il fait peur. Dix ans que ça dure. Une pétition circule, que le voisinage signe à l’envi. Pour Catherine, c’est un acharnement en règle : le toutou n’a jamais montré les crocs, c’est Mme D. qui “fait tout pour l’exciter et le faire aboyer”. Car le couple D. la déteste, elle aussi. Par le passé, il y a eu deux médiations devant le tribunal. Sollicitées par Catherine. Ça n’a pas suffi. Que voulez-vous, quand on ne peut pas se voir et qu’on habite à côté…

Élément perturbateur. La morsure

Un jour de mars, monsieur D., boucher de son état, se fait rogner le lard du mollet devant sa porte. C’en est trop : il porte plainte. Catherine, propriétaire du canin aux canines baladeuses, est citée à comparaître devant le tribunal correctionnel de Lille. À la barre, elle n’en démord pas : oui, c’est vrai, son animal n’était pas en laisse. Mais elle ne l’a jamais vu attaquer son voisin ; s’il trottait comme il le prétend “dix mètres devant son maître”, elle aurait dû, non ?

Non, ce qui s’est passé, c’est que le boucher s’est charcuté au boulot et qu’il a transformé sa blessure en atout, trop content de se débarrasser de son encombrante voisine. Elle le dit tout de go, et cela paraît tellement énorme qu’un appétit de chien n’en viendrait pas à bout.

Coup de théâtre. Soupçons de complot

Pourtant, plusieurs éléments dans le dossiers viennent étayer la thèse de l’entourloupe :

1) Monsieur D. s’est rendu dans deux hôpitaux différents, le premier examen n’ayant pas révélé que la blessure provenait d’une morsure.

2) Monsieur D. n’a pas jugé utile d’aller se faire vacciner contre la rage, or la précaution est obligatoire en cas de morsure canine.

La victime n’est pas là pour donner sa version des faits, et cela fait un soupçon de plus : ne dit-on pas que les absents ont toujours tort ? La prévenue, elle, a des larmes plein les joues et le poids de dix ans de bisbilles dans la voix. Catherine n’a pas de casier, son animal aucun antécédent de violence connue. Dans le doute, le parquet demande la relaxe. Monsieur D. peut s’en mordre les doigts…

Dénouement. Inachevé…

N’ayant pu assister au rendu du jugement, je ne sais si la prévenue a finalement été relaxée. Mon appel au TGI de Lille s’est soldé par un sec “nous ne communiquons pas ce type d’information par téléphone”. Regrettable, les jugements des audiences publiques étant censés, eux aussi, être publics… Chienne de vie !

C’est le geste qui compte

R., 23 ans, fait plutôt bonne figure. Discret, propre sur lui. Au chômage, mais sur le point de débuter une formation de plaquiste. Sevré depuis quelques mois des pétards dont il était accro. L’alcool ? Il n’en boit goutte. En entrant dans le box du tribunal correctionnel de Lille, son visage poupin s’est fendu d’un sourire à la vue de son avocate, qu’il a saluée d’une franche poignée de main.

Mais R. comparaît pour violences conjugales. Quatrième cas en quatre comparutions immédiates, cet après-midi là. Face à lui, une procureure particulièrement sensible à la question – je le sais pour l’avoir déjà entendue requérir sur ce type d’affaires. Et un casier judiciaire qui le met en état de récidive légale.

Le cas de R. est assez (et malheureusement trop) banal. Un couple fluctuant, des soirées d’orage, des atermoiements, des armistices. En janvier 2011, un coup de trop envoie le jeune homme devant la justice. La rupture est consommée. Le tribunal interdit R. de revoir sa compagne.

En juillet, pourtant, ils se recontactent. Selon R., sa copine lui a assuré que “le juge d’application a levé l’interdiction”. Rendez-vous est pris chez elle, à Armentières. Mais parce qu’il découvre qu’elle en voit un autre, le ton monte, et le “grand gaillard musclé”, tel que le décrit le président, lève la main et frappe la jeune femme. Le lendemain, et cela ne va pas plaider en sa faveur, R. déverse son amertume par texto à une de ses copines :

J’veux juste la voir défigurée comme elle me l’a fait.

Pour sa défense, le prévenu assure ne pas avoir frappé fort : “Une tape du revers de la main.” Et le dossier pourrait lui donner raison. Pas d’ITT. Pas de certificat médical. Seule, une photo de la victime que le tribunal examine avec scepticisme. “Effectivement, on ne voit pas grand chose… C’est peut-être le maquillage”, note le président.

L'avocate de R. pendant les réquisitions

Mais pour le parquet, peu importe la manière : R. a violenté sa compagne, et ce n’est pas la première fois. Récidive légale, cela signifie peine-plancher, un an de prison. Peu importe également qu’il clame que ses trois mois de détention provisoire l’ont “fait réfléchir” et qu’il jure qu’il “n’entrera plus en contact” avec sa désormais ex-compagne. Pour le tribunal, le ministère public est le plus convaincant. Pas de bonne figure qui tienne : c’est le geste qui compte.

Trois histoires de justes dans le n°17 de XXI

Je désespérais de jamais lire d’histoires de justice dans la revue XXI. Parce qu’on a coutume de les trouver entre les pages des titres racoleurs, traitées sans nuances et assimilées à un déballage obscène, un voyeurisme malsain. Aux antipodes de ce trimestriel de grands reportages, sur lequel le tapage de la presse à scandale n’a pas prise.

Le dernier numéro, paru il y a quelques jours, m’a donné tort. Sur la couverture, un avocat au sourire timide et au regard empreint de certitudes. Histoires de justes, annonce le titre. Un triptyque de destins à jamais ébranlés par un passage dans le prétoire. Hommes et femmes effroyablement ordinaires. Professionnels et profanes. Coupables et victimes. Mêlés au mal et à la manière dont les hommes tentent de le compenser en lestant l’autre plateau de la balance.

En traitant l’information judiciaire par le prisme trop souvent évincé de l’humanité, XXI rend au genre ses lettres de noblesse.

*XXI, n°17, hiver 2012. 15,50€, en vente en librairies.

Ménage, amour et héritage

Peut-on éprouver des sentiments sincères pour un vieil homme de 26 ans son aîné qui met facilement la main au portefeuille ? Oui, jure sa compagne à la barre du tribunal correctionnel de Lille. Non, clament les enfants du défunt, dépossédés de leur père et de son héritage.
D’ordinaire, ils seraient sûrement passés sans la voir. Elle aurait entendu leurs chaussures cirées claquer sur le sol bétonné du palais de justice, toute occupée qu’elle était à le briquer. Aujourd’hui, la femme de ménage requiert toute l’attention des magistrats. Elle n’est pas entrée dans le prétoire pour l’entretien. Mais pour un entretien. À la barre. Face à ses juges.

C’est une petite femme grise, pas vraiment une beauté, avec son nez busqué et son menton en galoche, même si certains détails indiquent un certain souci de l’apparence – coupe courte aux reflets auburn, pendants d’oreilles, montures de lunettes dans l’air du temps. Dans son dos, le regard des héritiers. Lourd comme le mépris qu’ils lui portent.

Ménages

Comme tous les enfants, elle a eu un père. Comme les plus chanceux, elle partageait avec lui un “lien très fort”. Comme les moins chanceux, elle l’a perdu jeune. Elle s’est mariée tôt, aussi : un homme rencontré à quinze ans. Trente-cinq sont passés avant qu’elle ait le courage de le quitter. Entre temps, il y a eu huit enfants, et des soirées d’alcool et de coups.

Puis il y a eu ce veuf, de 26 ans son aîné, chez qui elle faisait des ménages. Elle l’a pris en affection, il lui rappelait son père. Comme Oedipe n’est jamais très loin, la substitution paternelle s’est muée en passion. Lui, retrouvait la femme qu’il avait perdue. Elle, effleurait enfin le bonheur. Leur histoire a duré huit ans. Jusqu’à ce que la mort de l’homme les sépare, en 2008.

Les six enfants du veuf n’ont pas eu vent de cette relation. Les cadeaux que leur père faisait à sa femme de ménage ne leur ont pas mis la puce à l’oreille : “Papa a toujours été très généreux”, se souvient l’aîné. Puis le père a décidé de vendre son pavillon pour s’installer seul en maison de retraite. Là, subitement, il a coupé les ponts. Sans raison évidente. Ce jour-là, quand sa fille est venue en visite et qu’il lui a demandé de partir, elle a perçu dans son dos une silhouette furtive. Celle de son ancienne femme de ménage. “Qu’est-ce qu’elle faisait là alors qu’il n’avait plus besoin d’elle ?”

Héritage

Ils n’ont pas mis beaucoup de temps à tomber d’accord sur la réponse. Cette marâtre tombée du ciel avait flatté le vieil homme de quelques mots d’amour pour s’accaparer son compte en banque. Elle les évinçait purement et simplement du cœur et du portefeuille paternel. Des affaires comme celle-là, il y en a à foison, a déclaré l’avocat chez qui le fils aîné s’est aussitôt rendu. Voyez donc les Bettencourt !

Oh, leur père ne possédait pas la fortune de l’héritière d’un empire cosmétique. Pas plus que sa compagne, le potentiel séduction d’un photographe playboy. Mais pour les enfants, c’était bien la même chose. Il s’était fait fourmi tout au long de sa vie : 70 000 € dormaient sur un compte en banque, et puis il touchait une retraite convenable, qui lui permettait aisément de payer sa pension à la maison de retraite. L’île qu’il lui offrait, c’étaient des repas au restaurant. Et des chèques. Quelques centaines d’euros par mois.

Ces chèques, c’est elle qui les écrivait, parfois même les signait. “Il me demandait de le faire parce que ses mains tremblaient”, se justifie la femme à la barre. Là, c’est sa voix qui tremble. Elle parle trop fort dans le micro, comme le font les paniqués. Elle affirme que ça ne lui plaisait pas trop, tout cet argent. “Quand je refusais, il rouspétait. Il ne voulait pas le donner à ses enfants”. Le restaurant, ça lui faisait plaisir. Mais on n’allait pas au Fouquet’s. Et c’est elle qui faisait taxi. Les enfants, elle insistait pour qu’il les voient. Une fois encore, c’est lui qui refusait, parce qu’eux n’auraient pas voulu d’elle.

Amour

Le problème, c’est que le vieil homme a emporté sa version des faits dans la tombe. Et le droit, dans toute sa froideur, s’avoue impuissant à juger de la qualité des sentiments. Or c’est bien à cette unique question que le tribunal doit répondre, celle que formule le procureur dans son réquisitoire : “Lui a-t-il donné des sous parce qu’il s’est fait abuser, ou étaient-ils réellement amoureux ?”

Pour requérir, le magistrat du parquet doit bien apporter des éléments de réponse, et comme il ne peut se réfugier dans un de ses gros livres rouges, ces éléments se fondent sur quelques déductions.

1) L’homme n’était ni sous tutelle, ni sous curatelle. Pour le dossier, nulle preuve indiquant qu’il n’avait pas tout ses facultés mentales, donc qu’il se trouvait en situation de faiblesse.

2) Citée comme témoin dans le dossier, la directrice de la maison de retraite a témoigné de l’affection visible que se portaient les tourtereaux, et à diverses reprises le personnel les ont surpris dans des situations équivoques.

Et puis, dans son appréciation d’être humain, peut-être le jeune magistrat est-il juste tenté de croire en la sincérité des sanglots et des sentiments que la prévenue clame à la barre : il demande la relaxe.

Le soir, la femme de ménage quitte le prétoire libre. Soulagée. Dans le combat que se livraient amour et cynisme, la justice a tranché en faveur de l’amour.

Mise au ban(c)

Hier, en entrant dans le prétoire, j’ai tenté une folie : je me suis installée sur le banc “réservé aux avocats”.

Quatre raisons à cette effronterie (et je vous entends déjà dire qu’elles sont forcément mauvaises, puisque de toute façon, l’intitulé est rédhibitoire : je ne suis pas inscrite au barreau, je n’ai pas à m’installer là, point) :

1) Les bancs du public étaient pleins à craquer.

2) Une fille en civil, visiblement trop jeune pour être avocate, s’était déjà permis cette audace.

3) Placé devant les bancs du public, on y voit beaucoup mieux.

4) Il y a une table et, pour dessiner, c’est quand même plus aisé.

Pour ma défense, j’ajoute que j’avais à l’esprit de demander une permission exceptionnelle aux policiers qui, d’ordinaire, veillent à la bonne tenue des audiences. Sauf que, venue du président de la République à Lille oblige, ils étaient tous mobilisés à l’extérieur ce jour-là.

Ça n’a pas raté : sitôt assise, j’ai vu l’huissier se déplier de sa chaise et fondre sur sur le banc des avocats comme un oiseau de proie. Drapé dans sa robe noire, mains dans le dos, avec sa silhouette osseuse et ses épaules voûtées, il m’a toute de suite fait penser à ces vieux instituteurs de la République, ceux que Péguy qualifiait de “hussards noirs”. Il s’est planté au-dessus de ma table. Que faites-vous ici ? J’ai éprouvé la sensation du cancre prise en faute. Avec, en même temps, le regret de ne pouvoir le griffonner, là, tout de suite, avec son visage émacié, sculpté de rides, son nez aquilin, et ses yeux perçants qui me fixaient par-dessus ses petites lunettes.

J’ai bredouillé : “Je suis journaliste… Je tiens un blog… Je fais des croquis…”

Son regard soupçonneux a fait un aller-retour de mon visage au carnet de croquis sur lequel j’avais à peine eu le temps d’esquisser trois traits. Sans répondre, il s’est tourné vers la jeune fille à côté de moi.

“Et vous ?”

“Je suis stagiaire au Palais.”

Il a eu un hochement de tête, et, faisant demi-tour, m’a une nouvelle fois jeté un regard.

“Je peux m’en aller, si vous voulez…”, ai-je proposé. D’une moue, il a fait preuve de mansuétude. Ça ira pour cette fois.

Les heures ont passé. Les avocats ont rempli le prétoire, investi leurs bancs. L’un d’eux s’est assis sur la banquette à côté de la mienne. Un instant, nos regards se sont croisés. Il m’a souri. Il observait mon carnet de croquis d’un œil admiratif.

L’huissier s’est approché. J’ai envisagé mon expulsion imminente. L’avocat était debout, prêt à rejoindre son client que le tribunal venait d’appeler, et qui entrait menotté par la porte des geôles. Il détaillait le croquis que je venais de terminer. L’huissier l’a salué comme un vieux copain. Son regard est retombé sur moi. Puis sur mon croquis. Quand il a relevé la tête, son visage émacié était barré d’un sourire.

J’avais gagné ma place.

Promis, jurés ?

2012, année d’une justice plus populaire ? Jusqu’alors appelés à juger les crimes, les citoyens peuvent désormais siéger au tribunal correctionnel. Mais dans les cours d’assises, l’avis des jurés pèsera moins sur la balance.


Douze hommes en colère (Twelve angry men) de Sidney Lumet (1957)

C’était une promesse de Nicolas Sarkozy : impliquer davantage les citoyens au rendu des jugements. La réforme de la justice, entrée en vigueur avec la nouvelle année, accorde une attention toute particulière aux jurés. Jusqu’à présent, les justiciables – vous et moi, en somme – n’étaient associés aux délibérations que dans les cours d’assises. Celles qui jugent les crimes – les infractions les plus graves, passibles de plus de dix ans d’emprisonnement. Neuf d’entre eux (douze en appel) siégeaient épaule contre épaule avec les trois juges professionnels.

Depuis le 2 janvier, des citoyens se rendent aussi aux audiences correctionnelles. Enfin, certaines d’entre elles : les audiences financières, jugées trop techniques, leur ont été épargnées. La délinquance en col blanc restera l’apanage des seuls juges professionnels. En outre, seuls certains tribunaux – du ressort des cours d’appel de Toulouse et de Dijon – testent actuellement la correctionnelle version “jugement populaire”, à titre expérimental. Et encore, pour des audiences triées sur le volet.

Premier jugement : à Foix, lundi 2 janvier, deux jurés épaulaient les trois magistrats professionnels pour une affaire de violences conjugales. Un journaliste de l’AFP était présent dans la salle. Il a chronométré l’audience : deux heures, soit “le double de temps de ce qu’elle aurait duré devant un tribunal ordinaire”. Les citoyens-assesseurs se sont éclipsé. Les magistrats professionnels ont repris les choses en main. Il restait douze affaires à traiter avant la fin de la journée.

Au même moment, dans les cours d’assises, les jurys populaires ont été tronqués d’un tiers (un quart en appel). Ils ne sont plus que six au lieu de neuf (neuf au lieu de douze en appel), au côté du triumvirat professionnel. Impliquer davantage les citoyens ? Didier Specq, chroniqueur judiciaire à Nord Éclair, en doute… Soulignant avec justesse que le nombre de jurés dans les tribunaux sera moindre, en fin de compte.

Aux assises, il va falloir se justifier

Une dernière mesure concerne les jurés. Enfin, seulement ceux d’assises, avec les trois juges qui, avec eux, forment la Cour. Au cours du procès, juste avant qu’ils se retirent pour délibérer, le président leur rappelle, en vertu de l’article 353 du Code de procédure pénale :

La loi ne demande pas compte à chacun des juges et jurés des moyens par lesquels ils se sont convaincus (…). [Elle] ne leur fait que cette seule question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : “Avez-vous une intime conviction ?”

Ce n’est plus tout à fait le cas. Au nom de la transparence, du droit de l’accusé à connaître les raisons qui ont amené le verdict, la Cour est désormais tenue de motiver sa décision.

Exit, donc, l’intime conviction. Cette part de sentiment personnel que les jurés n’avaient pas besoin de justifier et qui, quelque part, leur permettait de se persuader que tant pis, ils n’étaient pas des techniciens, ils n’en restaient pas moins des êtres humains, et que c’était bien au nom de leur humanité qu’ils étaient légitimes à juger.

Désormais il faut expliquer. Et expliquer, juge Tefy Andriamanana, journaliste à Marianne2.fr, relève du domaine juridique, non de considérations sentimentales. Et cette tâche-là sera réservée aux experts – les juges professionnels.

Impliquer davantage les citoyens dans le rendu des jugements ?

Promis, juré.

Raté.

Noël derrière les murs

Ce matin j’étais en prison*. J’ai franchi le portail de la maison d’arrêt, traversé une courette, on m’a stoppée dans un premier sas, où on a contrôlé mon identité ; j’ai laissé mes affaires au vestiaire, passé un portique de sécurité, rencontré des surveillants de l’autre côté. À vrai dire nous étions quatre, avec cent vingt paquets orange vif ; je venais aider à la distribution de colis de Noël offerts aux détenus par une association caritative. On nous signala qu’ils étaient 121 ; “il vient d’y avoir des transferts d’autres établissements”, a précisé la gardienne à l’entrée.

Les gardiens et un “auxi”, détenu préposé à l’intendance, nous aident à charger nos paquets orange sur des chariots ; à l’entrée, un livreur attend avec deux sapins ; un gaillard entravé rentre d’une visite médicale. Un homme jeune, voix fluette, jean et chemise de flanelle, vient nous saluer : c’est le directeur adjoint de l’établissement. Ici pas de cris, pas de tapage comme dans les témoignages que j’ai pu lire ou voir sur les prisons françaises. Pas de réel problème de surpeuplement non plus ; c’est une petite maison d’arrêt de province, construite dans les années 60, sans coursives, un unique étage et des couloirs étroits sans cellules en vis-à-vis.

Dans les paquets, des produits du quotidien qu’habituellement il faut “cantiner”

Premier couloir, alignement de portes aveugles, lourdes, écarlates ; un gardien ouvre, dévoilant dans la pénombre le visage d’occupants dont le nom est inscrit sur des petits papiers jaunes, à l’extérieur. Deux lits superposés au cadre de fer, une armoire, un bureau, l’un de nous passe la tête à l’intérieur, salue, joyeux Noël, explique brièvement son intrusion dans la cellule, les occupants sourient, du sourire franc de ceux à qui cela fait plaisir, sinon un colis, du moins une visite. “Je ne suis pas indigent, mais merci quand même”, nous glisse un petit homme à barbe grise, visiblement touché de recevoir une telle attention. Dans les paquets, outre une boîte de truffes en chocolat, dentifrice, brosse à dents, serviette de toilette, enveloppes, produits du quotidien qu’habituellement il faut “cantiner”, acheter au prix fort au magasin de la prison.

Nombre de détenus, athées ou musulmans, ne fêtent pas Noël, mais qu’importe, c’est l’intention qui compte, et puis Noël après tout tire ses racines d’une fête païenne, le Sol invictus romain, lendemain du solstice d’hiver où le soleil recommence à grignoter la nuit. Très peu sont encore au lit ou alors sans réaction, quelques uns sont en promenade, autour d’une table de ping-pong ou longeant à petites foulées les lignes blanches du terrain de handball, au centre de la cour intérieure qui leur est réservée.

Deux détenus décorent un sapin livré le matin-même

Peut-être parce que c’est Noël, peut-être parce que nous sommes là, je ne ressens pas vraiment de crispation dans la relation surveillant-détenu. Parfois ces derniers s’autorisent un pas dehors pour nous serrer la main, bonjour monsieur, bonjour madame, merci, joyeux Noël. Dans le deuxième couloir, un gardien nous précise avec flegme de ne pas entrer dans les cellules, tandis qu’un autre nous aide à porter nos paquets. Ils profitent de l’ouverture des cellules pour procéder à des transferts ; le détenu déplacé profite de l’occasion pour s’attarder à l’extérieur sans essuyer d’injonction pressante. Seul un gardien, un brin amer, glisse qu’il espère “que les victimes seront également gâtées”. Difficile, tout de même, d’accepter la faveur faite à ces hommes qui sont ici pour purger une peine.

Les surveillants nous entraînent à l’étage. Devant l’escalier en colimaçon qu’ils nous font emprunter, nous retrouvons l’un des deux sapins livrés le matin-même ainsi que deux détenus, croisés l’un dans sa cellule, l’autre menotté dans le sas d’entrée. Vaguement surveillés par les gardiens, dont le bureau se trouve à quelques mètres, ils parent nonchalamment l’arbre de décorations disparates.

Dans le couloir des “semi-liberté”, il n’y a plus qu’un seul détenu en cellule

Au premier, les portes sont toujours aveugles, métalliques et lourdes, mais peintes en jaune. Un surveillant a déjà fait notre travail : son collègue insiste tout de même pour nous ouvrir les portes, afin de pouvoir échanger avec les détenus bons voeux et remerciements. Puis nous filons dans un second corridor, où les portes sont bleues et les cellules presque intégralement vides ; c’est l’aile des travailleurs, peu nombreux, dont la plupart officient à la cantine. Nous filons à la cuisine les rencontrer, avec toques et tuniques de cuistot, ils s’affairent devant la plus impressionnante quantité de pâtes qui m’ait été donné à voir. “Z…, tu peux venir deux secondes ?”, lance un gardien. L’ “auxi” râle un peu, fait durer, peut-être par plaisir d’ennuyer le surveillant, peut-être par souci du travail bien fait, tout absorbé qu’il est à sa tâche, certainement un peu des deux. Quand nous lui sommes présentés cependant, il nous serre la main avec chaleur.

Reste les “semi-liberté”, dans le prolongement du couloir des travailleurs. Un seul d’entre eux est présent en cellule, son camarade “a eu une permission pour Noël” ; les derniers, au travail à l’extérieur, ne trouveront leur colis que le soir, voire dans quelques jours. Finalement, l’ensemble des colis est distribué ; personne n’est en reste, contrairement à ce que nous craignions. Ou alors ?… Peut-être un dernier détenu est-il enfermé dans l’une de ces cellules devant lesquelles nous passons sans nous arrêter, entre celles des auxiliaires et celles des “semi-liberté” – les cellules du mitard. Les gardiens, eux, ont droit à deux grandes boîtes de chocolats. Derrière les murs, c’est Noël pour tout le monde. Ou presque ?

*Ce matin-là ne correspond pas à celui de la publication de ce billet.

Bad trip

1.

S’enfermer dans la caisse, s’en rouler un, inspirer bien profond, avaler la fumée, la laisser descendre jusqu’aux poumons, exhaler, laisser un nuage épais envahir le véhicule, étaler la poudre, sniffer, se sentir puissant, euphorique, s’élever, haut, loin du béton de ce parking où est parquée la ZX, loin des ténèbres qui l’ont enveloppé, fuir Roubaix, ses briques et ses tours, jusqu’à ce qu’un pote cogne à la vitre, bien ou quoi?, réclame sa dose, tire une taffe, puis se tire au foot.

S’enfermer dans un véhicule banalisé, allumer le chauffage, le régler à fond pour tromper novembre glacial et attendre, observer le va-et-vient autour des deux ZX plantées sur le parking, le petit blanc aux cheveux ras, là, au coin de la rue, sûrement un rabateur, le grand black avec son manteau de cuir col moumoute, celui qui va au contact des clients, s’en griller une, s’assoupir, voir sa vigilance aiguillée par quelqu’un qui arrive, là, elle va pas bien droit celle-là, vise-moi ça, si c’est pas une transaction, ça, ben moi je suis la reine d’Angleterre…, bon allez, on intervient, bondir de la caisse, pétard en avant, interpeller tout ce beau monde.

2.

Atterrir au tribunal correctionnel de Lille. Confronter sa version à la leur.

- Je rentrais du code. Je pouvais pas faire deux choses en même temps…

- Les policiers vous ont reconnu, monsieur.

- Ils me saquent pas !

En argot roubaisien, ça donne “saqu’pô” et la présidente du tribunal doit faire répéter Kévin, identifié comme rabateur par les agents de la Bac, dans le petit manège qu’ils ont longuement observé, ce soir de planque, sur un parking de Roubaix.

- Et ce pochon de cocaïne dont vous avez tenté de vous débarrasser quand la police vous a arrêté ?

- La Bac a mis ça dans ma poche quand ils m’ont interpellé ! Après j’l'ai mis dans le pot d’échappement.

Kévin, 19 ans, quatre condamnations au compteur, placé depuis l’interpellation sous mandat de dépôt dans un autre trafic de stups, n’en démord pas : il est victime d’une méprise. Pis : de l’acharnement des forces de l’ordre. Et ce n’est pas ses sept co-prévenus qui vont le contredire. Debout en rang d’oignon devant leurs juges, ils nient farouchement toute implication, ce soir-là, dans un trafic de stupéfiants. Les deux ZX, elles leur servaient au grand voyage, leur trip perso. Mais dealer ? “Non madame.”

Et qu’importe que la Bac ait appréhendé, sur le même parking, une toxico notoire avec une bombonne contenant 0,4 grammes d’héroïne, tandis qu’elle s’éloignait des deux voitures ; qu’importe que les agents aient entendu l’un des prévenus lâcher “il me reste 50 grammes” en quittant la ZX ; qu’importe qu’ils aient déniché des pochons dans leurs sous-vêtements.

- Vous alliez au football avec de la coke dans votre caleçon ? Je ne sais pas, ça fait peut-être courir plus vite…

- Non madame, c’était pour une soirée après, j’avais pas le temps de repasser chez moi…

“C’est écrit dans le journal, la moitié du Nord est toxico”

Mais hormis le récit des policiers, il n’y a pour toute preuve matérielle que ces pochons renfermant, dans des bombonnes, des doses microscopiques de shit, de coke et d’héroïne – qui pouvaient très bien servir pour une consommation personnelle, et des traces de cocaïne retrouvés sur des billets lors de perquisitions menées chez les prévenus. Sur ce point, l’un d’eux a une explication, qu’il livre sans ciller à la présidente: “Madame, les billets ils tournent. C’est écrit dans le journal, la moitié du Nord est toxico ! Les traces, elles ont pu apparaître n’importe où…”

Bref, “le dossier est mince”, reconnaît la procureure : “Ça aurait pu être un trafic de stupéfiants… Mais la procédure a peut-être été un peu courte… On n’a pas pu identifier clairement qui était qui…”. Avec son visage pâle et plein qui évoque un modèle de Vermeer, elle requiert des peines courtes pour les seuls prévenus contre lesquels il existe de maigres éléments à charge, évinçant tour à tour les peines-plancher qui auraient pu tomber en cas de trafic avéré, et dont la présidente, depuis le début des débats, menace tour à tour les prévenus qui la singent avec des manières de gamins mal élevés.

Lèvres plissées, traits anguleux, mascara et brushing impeccable, la magistrate du siège se contient à grand peine. Les prévenus ne tirent visiblement aucune leçon de leur présence au prétoire, un lieu qui leur est familier. Ils sont huit, épaules contre épaules, et toisent ce tribunal 100% féminin qui ne pourra de toute évidence que les condamner à des peines anecdotiques. Impuissante, la présidente ne peut que répondre à leurs provocations par le sarcasme et les remettre en place comme une prof avec une classe de durs à cuire.

Vous avez reconnu avoir consommé de l’héroïne, du cannabis et de la cocaïne, lit-elle à l’attention de Benoît, décrit par la Bac comme l’acteur des transactions – rôle qu’il conteste avec fougue.

Héro et cannabis, mais pas coke, grogne-t-il.

- Je ne fais que lire vos déclarations…

- C’est pas moi qui ai dit ça, c’est les policiers qui ont menti.

- Vous êtes en récidive ! Vous risquez quatre ans de peine-plancher ! Ce n’est pas moi qui le dit, c’est le code pénal.

- Le code pénal, il dit aussi que j’ai droit à un avocat…

- Monsieur, vous avez été condamné seize fois : vous devez savoir comment trouver un avocat !

Les voix de la défense

Dans le public, des proches, soeurs, petites amies de prévenus s’agacent des remarques de la juge, là, avec ses grands airs, elle se prend pour qui ? La nuit, plombante, tombe sur la tour du tribunal et le prétoire s’électrise à la lueur blafarde des néons. Les avocats se succèdent dans des plaidoiries molles, le parquet a été clément et ils n’y a pas grand chose à ajouter – sinon appuyer que leurs clients ne sont pas poursuivis pour trafic de stupéfiants, mais consommation, et que, pour cela, on peut éviter la prison. Devant la présidente, les garçons plissent des yeux et échangent des fous rires. Un conseil achève son argumentaire, sa consoeur se dresse à son tour quand -

“DEHORS !”

La présidente pointe du doigt un jeune, drapé dans un keffieh au centre du groupe. Au coin, puni, allez prendre l’air, voir ailleurs si j’y suis, où vous voulez mais hors de ma vue, elle n’en peut plus…

- Excusez-moi, Mme la présidente, pointe l’avocate debout, si mon confrère peut passer avant moi, je vais aller le calmer…

- Ah, c’est votre client ?… Oui, allez-y, parce que là il est incontrôlable !

Plus personne n’est vraiment attentif, les plaidoiries s’achèvent dans la confusion, des clameurs éclatent des bancs du public à la suspension d’audience. Les prévenus se poussent hors du prétoire étroit, on va prendre l’air, pause clope animée à l’entrée du palais.

3.

Terminer l’aventure en bad trip. Pour trois des prévenus, Benoît, Kévin et José, les six mois requis tombent. Les autres s’en tireront avec amendes ou sursis. Car après tout, ce n’était qu’une virée en ZX entre potes, non ?

Les trois vies d’Aziz

La première fois qu’Aziz est né, c’était le 20 avril 1992. Peut-être pas sous les meilleurs auspices. Foyer d’accueil, petits délits, trois condamnations par le tribunal des enfants. La deuxième fois, c’était à la Saint-Sylvestre de la même année. Ce jour-là, une fée a dû se pencher sur son berceau. Le foyer, il l’a connu aussi, mais il s’est tenu éloigné des ennuis judiciaires, et son casier est demeuré vierge. La troisième fois, c’était encore le 20 avril, mais l’année suivante.

Le 13 février 2011, le premier Aziz est donc sur le point de fêter ses 19 ans, le second en a 18 depuis trois mois et le dernier est encore mineur. Dans l’une de ses trois vies, Aziz se trouve ce jour-là à Marcq-en-Baroeul, une ville chic du nord de Lille. Il s’apprête à grimper dans un bus quand deux contrôleurs, engoncés dans leur parka verte, lui réclament son ticket. L’adolescent s’énerve, leur crache à la figure et grimpe dans un autre véhicule. Là, il tombe sur un copain et lance, provocateur, aux hommes en vert restés dehors : “Je nique la France, je veux profiter du système !” Les garçons rient. Les contrôleurs menacent d’appeler la police. Aziz zieute l’homme qui a grondé et lâche à son pote : “Vas-y, regarde bien sa tête”. Dans la sienne, il y aura des représailles. Il est encore dans le bus quand les policiers l’interpellent. Dans la poche du garçon, les agents trouvent un ticket, valide et composté.

La présidente

Dans l’une de ses trois vies, Aziz est renvoyé devant le tribunal correctionnel de Lille. Problème : la présidente du tribunal ignore laquelle. Et comme dans aucune de ses vies, Aziz ne s’est présenté à la barre, elle ne peut le lui demander. Il n’avait pas de papiers sur lui quand la police l’a arrêté. Pas de relevé d’empreintes digitales, aucune pièce dans le dossier qui pourrait faire pencher plutôt pour l’une que pour l’autre…

Or le plus âgé des trois Aziz est en état de récidive légale. Pas le second. Et le troisième, mineur au moment des faits, devrait être renvoyé devant le tribunal des enfants. Conclusion : “Je ne vois pas comment on peu juger cette personne”, lâche la présidente à l’attention de sa consoeur du parquet.

La procureure

Mais la procureure n’entend pas renoncer aux poursuites. Les faits ont été commis, les plaignants sont là, armés d’un avocat, et Aziz existe, qu’il soit né une, deux ou trois fois. “Un certain nombre de jeunes et d’étrangers [délinquants] circulent sans papiers d’identité dans la métropole. Il faut bien les condamner…”

Garante du respect de la procédure écrite, la greffière objecte : “Si on le juge, c’est sous quelle identité?” Regard entendu de la présidente, qui ne camoufle pas son exaspération.

La greffière

Bien sûr, la magistrate comprend bien ces contrôleurs excédés, assis devant elle, qui espèrent que, ce soir, justice sera faite. Ces provocations, elles sont coutumières, et “c’est de plus en plus”, témoignera l’un d’eux. Oui, mais ce manque de rigueur dans la procédure, cela arrive aussi de plus en plus fréquemment. Et tant qu’un jugement se fonde sur la recherche de la vérité, on ne peut vraisemblablement pas juger un garçon dont on ne connaît même pas la date de naissance. Mais comme l’opportunité des poursuites revient au parquet, et que le parquet entend poursuivre, la présidente ne peut que soupirer à l’attention de la procureure : “Je vous aurai prévenue. Le tribunal statuera en conséquence.”

On fixe donc arbitrairement comme date de naissance du prévenu le 31 décembre 1992, parce qu’elle figure sur le procès-verbal le plus récent. La vie dans laquelle Aziz s’est tenu éloigné de la justice jusqu’à ce 13 février 2011. Il était dit que cet Aziz-là est un veinard.

La solitude de l’accusateur au moment des plaidoiries

Pour l’accusation, ce dossier de stups, c’était du béton. Comme les immeubles au pied desquels s’effectuaient les transactions. Un clan ramifié des deux côtés de la frontière: les fournisseurs en Belgique, le distributeur, qui organise le trafic, à Lille-Sud, là où opèrent les revendeurs, des gars du quartier. Dans l’histoire il y a des mules qui vont chercher la dope, des nourrices qui la stockent dans leurs appartements et des dealers sous les porches, opérants sous des pseudos exotiques qu’ils échangent pour brouiller les pistes. Il y a aussi un mouchard, des écoutes téléphoniques, des arrestations à la mi-2010. Et la satisfaction des forces de police et de justice d’avoir démantelé un de ces réseaux organisés qui gangrènent cette région frontalière.

*

Pour se faire une idée du prétoire dans lequel les seize prévenus sont jugés depuis trois jours, il faut avoir une vision panoramique. Loin des boxes serrés du premier étage, c’est la salle d’audience des grandes occasions, au sous-sol du tribunal de Lille. Des piles de dossiers, patchwork de pochettes écarlates et de Post-it chamarrés, sont étalées sur la large estrade bétonnée derrière laquelle se tiennent les magistrats ; les trois juges au centre, le procureur à l’extrême-gauche, deux greffières en vis-à-vis. Les prévenus sont assis sur des bancs au premier rang, épaule contre épaule, bouche cousue, tête rentrée dans le cou. Dans leur dos, leurs avocats tout de noir vêtus, qui ce matin vont se succéder dans leur plaidoirie.

L’unique source de clarté naturelle émane d’un puits de lumière qui irradie d’une lueur cireuse le visage impassible des trois juges. De temps à autre le président, l’aspect sévère dans sa robe noire, barbiche soignée, petites lunettes métalliques, relève la tête de sa prise de notes et scrute le défenseur, qui seul anime un prétoire comme frappé d’apathie.

*

Je n’étais pas présente, la veille, pour les échanges entre les prévenus et le tribunal et les réquisitions du parquet. Ce qui suit m’a été rapporté. Mais ces échos ne pouvaient brosser une atmosphère plus contrastée.

Électrique.

Les prévenus, on ne voyait qu’eux, on n’entendait qu’eux. Revenir sur leurs déclarations. Afficher leur insolence aux questions des magistrats. Esquisser des sourires convenus. Égrener hilares, à la suspension d’audience, la longue liste des charges retenus contre eux. Et s’il y a bien une chose qu’un magistrat déteste, c’est qu’on se paie sa tête. Peut-être parce qu’il nourrit l’espoir que le mis en cause, face à lui, va tirer un enseignement de sa présence au tribunal, et qu’il devine alors que cette aspiration est une chimère. Le président fulminait dans sa barbiche, le procureur était hors de lui, et les avocats blêmissaient des conséquences que le comportement de leurs clients allait avoir sur le jugement d’une affaire déjà délicate à défendre, au vu des charges retenues contre eux.

Elle ne se firent pas attendre. À la suspension d’audience, le magistrat du parquet, visage rond, lunettes fines et crinière poivre et sel, se leva furieux et réclama un laps de temps supplémentaire pour revoir ses réquisitions à la lueur des débats du jour. La désinvolture affichée des trafiquants lui laissait tout loisir de demander un jugement exemplaire, dans ce Nord miné par le commerce parallèle.

*

“Inaudible. Pas construit. Des peines distribuées à la va-vite, sans aucune justification. Quand on voit le réquisitoire écrit, qu’on a tous dans le dossier, il est impeccable, structuré, rien à redire…”

Ce matin, Ch. L. vient de plaider pour son client, identifié par l’accusation comme l’un des revendeurs de Lille-Sud. Et ce client, il l’a érigé en victime. Celle de l’emportement d’un homme, le procureur, dont il garde des réquisitions de la veille un amer goût d’arbitraire.

“Je n’ai entendu prononcer le nom de mon client qu’une fois”, s’est-il insurgé devant le tribunal. “Pour demander deux ans. Quelqu’un dont le casier est vierge !” Une peine ferme, comme pour le reste des prévenus, “sans distinction entre les récidivistes et les primo-délinquants”, pointe H. Ch., l’avocat du principal protagoniste de l’affaire.

Ils sont seize à se succéder pour crier à la surévaluation des peines demandées, sans qu’aucun argument, clament-il, ne vienne justifier cette sévérité accrue. Sinon, – ce qu’ils ne feront que sous-entendre -, le coup de sang d’un parquetier excédé par les ricanements de gamins immatures.

Car à l’examen de leur profil, ils ne sont peut être rien de plus que cela. Sur les seize, quinze comparaissent libre, douze ont un casier vierge, la plupart ont autour de vingt, vingt-cinq ans. Quant aux quantités de stups trouvées sur eux, parfois quelques dizaines de grammes de cannabis, elles ne suffisent pas à étayer la thèse du réseau organisé. Ajouter à ça que ces gars, aux dires de leur conseil, ne demandent qu’à se tirer de la mouise :

- Il a vocation à intégrer notre communauté. Il travaille. Si le tribunal prononce une peine de prison, comme le demande l’accusation, c’est pour lui la fin de l’accession à la nationalité !

- Sa compagne est là, elle est enceinte. Ils ont envie de s’en sortir !

- Il travaille. Il est chauffeur-livreur en région parisienne !

Et les avocats qui, la veille, envisageaient leur cause perdue, reprennent la main par une stratégie de défense fondée sur l’attaque. Devant un tribunal impénétrable, ils déroulent au fil de leurs plaidoiries un long réquisitoire contre la prestation de l’accusateur:

- En principe, dans un réquisitoire, on attend la démonstration des éléments à charge, et de les étayer !

- Si un procureur se lève et demande quatre ans dans un dossier en récidive, je veux bien l’entendre. Mais sur des réquisitions pareilles qui ne sont pas construites ! Demander quatre ans sur une image impressionniste…

Me J. D. est le plus véhément de tous. Avec ses inflexions dans la voix, ses postures emphatiques, il maîtrise l’art dramatique à la perfection. Parfois, il se permet de pointer du doigt le magistrat du parquet et de l’apostropher directement.

- Le problème, c’est qu’on a laissé ce procès porté par un seul accusateur, qui visiblement s’est fait dépasser par les événements !

Le mis en cause, car c’est lui désormais, ne peut qu’observer dans une lente solitude, affaissé dans son fauteuil et privé de répartie, les défenseurs se succéder et l’étriller à tour de rôle. Tout au plus peut-il rythmer d’un sourire goguenard, d’un haussement de sourcil ou d’un geste agacé de la main les attaques de Me D., laisser reposer sa tête sur sa main en feignant le mépris ou simplement écrire, d’apparence impassible. À quoi songe-t-il ? Que les critiques dont il fait l’objet ne l’atteignent pas, parce qu’il n’est que la voix du parquet, entité indivisible, s’exprimant elle-même au nom de la société ? Qu’il en faudra plus pour convaincre – voire duper – les magistrats du siège, aussi exaspérés que lui la veille ? Ou qu’au contraire, son dossier en béton menace de s’effriter sous le coup d’un emportement très humain, et que ceux qu’il présentait au tribunal comme des gros trafiquants ne sont peut-être que des amateurs à grande gueule ?

*

Tout au long des plaidoiries, les prévenus sont restés sagement assis sur leur banc. Lorsque l’ensemble de leurs conseils s’est exprimé, le président les invite à tour de rôle à venir faire, s’ils le souhaitent, une dernière déclaration à la barre. Chacun obéit. Et tous ont les mots qu’il faut. “Mea culpa si je vous ai paru arrogant. Toutes mes excuses. J’ai fait des conneries, je les assume. Pardon pour ma mère… Pardon pour mes soeurs…” Soufflés par leur conseil ? Qu’importe. Sur les bancs du public, une jeune femme et une mère reniflent bruyamment. Une dernière pique portée à l’accusation. Le tribunal se retire pour délibérer.

*

Parce que ce prétoire est l’unique pièce en sous-sol, l’accusateur ne dispose pas de l’échappatoire qu’offrent habituellement les salles d’audience aux magistrats, derrière leur estrade, afin de leur éviter de se confronter au public. Les épaules voûtées, la robe ouverte sur un costume gris, il se fraye tête basse, sans un mot, un chemin entre les avocats, les prévenus et leurs proches, qui se sont regroupés et s’épanchent en effusions, gravit prestement l’escalier qui mène au rez-de-chaussée et s’engouffre dans un ascenseur pour disparaître dans les étages.

NB: Du fait de la longueur du délibéré et de mes obligations professionnelles, je n’ai pu assister au jugement. À ma déception, je ne l’ai pas trouvé relaté, le lendemain, dans la presse locale. À l’heure actuelle, j’ignore toujours si le tribunal a suivi les réquisitions du procureur ou si l’argumentaire de la défense a fait mouche. Mais je garde espoir d’un jour obtenir le fin mot de l’affaire…

Plaidoirie pour les abîmés de la vie

Ses récits font fureur sur le Web, l’exercice du papier n’en est pas moins réussi. Plus ciselées, les histoires de Maître Mô perdent légèrement en spontanéité, mais rien de leur force, dans son recueil de nouvelles Au Guet-Apens.

La Table Ronde, 250 p., 21€.

C’est une galerie de gueules amochées, écornées par une chienne de vie, qui défile dans le cabinet et au fil de la plume de Maître Mô. Femmes, hommes, petits, gros, insignifiants, dégueulasses, moches, faibles, humains, en somme.

Ce qui les lie ce sont les maux, assénés ou subis, parce que c’est cela, le métier d’avocat, recevoir avec indifférence victimes et mis en cause (qu’ils soient d’ailleurs coupables ou innocents). Et écouter. Et aider.

Et on se surprend à compatir avec le monstre que la presse et la classe politique aurait promptement jeté en pâture, tout simplement parce que ce qui perce de la plume de Maître Mô, c’est l’humanité, la sensibilité, la tendresse même, avec laquelle il dépeint ces existences plus cabossées que la moyenne, cette fresque d’une Cour des miracles du nouveau siècle, cette misère la plus crasse, matérielle, intellectuelle ou morale, aussi hideuse soit-elle, et qui nous laisse au fond de la gorge un amer goût de nausée.

La fierté d’être avocat, entre douleurs et déboires

C’est aussi, en filigrane, la chronique d’une profession, l’une des plus difficiles qui soit, coincée entre la rigueur théorique du droit et l’exploration sensible de l’âme humaine, et la morale qu’il faut parfois forcer au nom de grands principes – celui d’assurer une défense, coûte que coûte, parce que tout homme, en dépit de ses actes, y a droit, c’est ainsi. Et Mô n’en cache rien, de son métier d’avocat pénaliste, entre fierté, douleurs et déboires. Les nuits blanches, le café noir, la tension nerveuse et les clopes, la boule à la gorge avant une plaidoirie, l’intime conviction de l’innocence qui parfois vous explose à la figure, les pieds qui s’emmêlent dans la robe, la préparation d’une défense comme un coach avant le match, l’amitié des confrères, les relations plus tendues avec les magistrats, la famille du client qu’il faut réconforter, les larmes qui s’échappent à l’énoncé d’un verdict, parce que ce gars dans le box, après des mois et des mois, on avait fini par fondre son destin dans le sien.

Et c’est ce qui fait la force de ces récits judiciaires vécus de l’intérieur, que les chroniqueurs, spectateurs d’un instantané du dossier, ne peuvent saisir… Frustration dont je sais quelque chose !

À lire aussi : l’interview de Maître Mô sur ce blog.

De la récidive, et des moulins à vent

“Il n’y a que les vendeurs d’opinion qui vous diront qu’on peut prévenir la récidive. Si c’était aussi simple, il n’y aurait pas eu six lois sur la récidive en six ans !” Le verbe rocailleux de Gilbert Thiel résonne étrangement sous la coupole de la Maison de l’éducation permanente de Lille. Parce que ce juge atypique, dont la liberté de propos lui a collé, à la Chancellerie, une étiquette de persona non grata, prend la parole dans le cadre d’un colloque intitulé Psychiatrie et justice. Parce qu’il a été invité à s’exprimer sur ce qu’il nomme “l’insécurité institutionnelle”, ou comment l’institution judiciaire est, aujourd’hui, mise en péril par des lois rédigées au gré des faits divers. Parce que le weekend dernier, une adolescente a été assassinée dans un bois près de son lycée ; que son agresseur présumé, qui fréquente le même établissement, est sous le coup d’un contrôle judiciaire dans une autre affaire de viol ; que si le jeune homme de 17 ans n’était pas en train de croûpir dans un geôle, c’est parce qu’un expert psychiatre l’a jugé “réinsérable” ; que si l’établissement scolaire a laissé entrer le loup dans la bergerie, c’est parce que l’institution judiciaire ne l’avait, au dires de la direction, pas prévenu de sa dangerosité. Et que, pas plus tard qu’hier, le ministre de l’Intérieur et le garde des Sceaux ont promis de réagir à ces “dysfonctionnements”.

“La législation du fait divers”

Gilbert Thiel avait prévu de parler de Pornic, cette petite ville portuaire de Loire-Atlantique, où, en janvier dernier, une jeune femme avait été enlevée puis assassinée, et dont le meurtrier présumé était sous le coup d’un contrôle judiciaire non suivi. À l’époque, Nicolas Sarkozy avait pointé du doigt le laxisme des professionnels de justice, provocant l’ire des magistrats, et envisagé d’accroître la répression pour lutter contre la récidive. Les événements du Chambon-sur-Lignon et leurs conséquences politiques ont tristement réactualisé son propos sur ce que le magistrat appelle “la législation du fait divers”.

“Une septième loi va être proposée. On attend toujours les décrets d’application de la sixième”

“Donc, une nouvelle loi va être proposée. Une septième, sachant que pour la sixième – sur la castration chimique des délinquants sexuels -, on attend toujours les décrets d’application…” Qu’importe. Pour la population sous le choc, il faut l’assurance de davantage de contrôle, de fermeté, de répression : renforcer le suivi des personnes présentant un risque de récidive avec, en ligne de mire, parce que l’actualité en a voulu ainsi, les récidivistes de moins de 18 ans.

“Le juge est devenu aussi responsable que le criminel”

Réagir à chaud, montrer son inflexibilité, pointer du doigt l’institution judiciaire, c’est pour le pouvoir politique se prémunir de toute responsabilité qui pourrait lui être imputée. Et sur ce point, Gilbert Thiel, en briscard de la magistrature, voit un changement sociétal indéniable au cours des dix dernière années : “Avant, on était dans un système binaire : il y avait une victime et un coupable, tel que les reconnaissaient l’institution judiciaire. Aujourd’hui, le juge est devenu aussi responsable que le criminel. Surtout s’il est récidiviste.”

“9 juges et 3 procureurs pour 100 000 habitants”

Des dysfonctionnements, Gilbert Thiel admet qu’il y en a, oui. Dus, notamment, au manque de moyens financiers et humains dont dispose l’institution judiciaire en France (il avance le chiffre -exact- de 9 juges et 3 procureurs pour 100 000 habitants, contre 24 juges en Allemagne et 15 procureurs en Norvège pour le même nombre d’habitants). Tout en concluant qu’avec tous les moyens, et toutes les lois du monde, “à moins de couper la tête au moindre délit”, on ne pourra jamais totalement endiguer la récidive.

“La presse décrit des monstres parce que ça arrange tout le monde”

Maître Mô est de ces robes noires qui manient avec succès le verbe sur le Web. Depuis trois ans, cet avocat pénaliste lillois blogue des récits inspirés d’affaires vécues de l’intérieur. Ses chroniques explorent les motivations des mis en cause et dressent une galerie de gueules amochées par la vie. Un recueil paraît aujourd’hui*: l‘occasion de questionner cet infatigable défenseur de l’humain sur sa démarche et son métier.

Les récits que vous livrez sur votre blog, vous les avez vécus ?

Je donne un point de vue intérieur, oui. Mais je triche beaucoup, je réécris, les faits sont modifiés. Parfois je mixe deux affaires. Dans “Passion”, par exemple, je me mets à la place de l’auteur des faits. Il faut être suffisamment décalé pour que les gens ne soient pas identifiables. Mais je veille à rester dans les clous de la procédure. Le but, c’est d’arriver à une démonstration.

Que souhaitez-vous démontrer ?

Que l’avocat est là pour trouver le bien dans chaque dossier, même le plus pourri. Et que, pour ça, il doit parler avec celui qu’il défend. Aller dans les geôles, discuter du vécu, de ce qui l’a amené ici. Le déterminisme social, il joue à plein. Dans les sales affaires, on peut montrer ces aspects, la pauvreté intellectuelle, par exemple. Humainement, défendre DSK est bien moins intéressant que défendre celui qui passe pour le “trou du cul du coin” et qui n’a que quarante mots de vocabulaire ! Ces gars-là, on est là pour les aider – et même les aimer.

Certains vous rétorqueront que ces “gars-là” pourraient faire du mal à vos proches…

Bien sûr. Et je réagirais comme n’importe quelle victime : très mal. C’est humain. D’ailleurs, un défenseur doit toujours être conscient qu’il y a une victime. C’est pour ça que c’est bien de pouvoir tantôt assister des victimes, tantôt des auteurs présumés. Ça aide à garder à l’esprit qu’il y a quelqu’un d’autre dans l’affaire.

“Souvent, le viol est affaire de lâcheté, pas de monstruosité”

Ce discours a de quoi déranger dans une société très encline à compatir avec les victimes…

La presse ne prendra jamais parti pour un auteur présumé, surtout dans les cas d’agressions sexuelles. Elle en fait des monstres parce que ça arrange tout le monde. C’est tellement anormal de violer un gamin de huit ans ! Mais la réalité est plus complexe, et ça, il va bien falloir que les gens l’entendent. Le beau-père qui viole sa belle-fille, il a fallu des tas de circonstances pour qu’il passe à l’acte. On le garde deux ans en détention provisoire, mais qu’est-ce qu’il fiche en taule ? Cet homme-là ne va pas agresser une gamine dans la rue ! Il n’osera même pas aller voir une prostituée parce que dans sa tête il est risible, il a un petit sexe, il va se faire huer… C’est justement parce qu’il est frustré qu’il est allé à la facilité. Ce n’est pas de la monstruosité, c’est de la lâcheté. Alors oui, il y a de vrais pédophiles, comme – probablement – Francis Évrard. Mais dans la plupart des cas, on est loin des monstres que la presse livre en pâture au grand public.

Vous pensez que la presse fait du mal dans ses comptes-rendus judiciaires ?

Elle est tenue par des contraintes de format. Le chroniqueur ne peut pas tout raconter. Et parfois, il est tenu par sa rédaction de ne pas insister sur certaines affaires, pour ne pas effrayer les gens. C’est le cas pour les violences sexuelles.

“Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons : aussi “simple” que ça”

Mais si le déterminisme social explique la plupart des crimes, la lutte contre la récidive n’est-elle pas insoluble ?

Non ! La phrase d’Hugo, “ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons”, c’est aussi “simple” que ça. Quand on voit l’école en prison, actuellement, c’est une plaisanterie. Le bonhomme qui passe en comparution immédiate, on devrait le mettre en école spécialisée, ou alors lui apprendre un métier. Si on le forme à conduire un engin, il n’est pas en train de voler, mais en train d’apprendre ! Et puis une chaude poignée de main quand on a posé du bitume, c’est gratifiant. C’est ce genre de poignées de main qui peut faire revenir parmi les hommes…

*Au Guet-Apens, éd. La Table Ronde, 21 euros.

Abandon d’un palais en béton

Il est laid comme les infractions qui s’y jugent ; froid comme l’implacabilité de certaines décisions qui y sont prises ; démesuré comme cette grande idée qu’est la Justice et que les hommes peinent parfois à effleurer.

Et le voilà condamné à l’abandon. Provisoire ou définitif.

Car le palais de justice de Lille, coulé dans le béton brut en 1969, ne respecte plus aujourd’hui les normes de sécurité.

Le montant des travaux, prévus sur trois ans, s’élève à 65 millions d’euros. Trop pour la Chancellerie, qui rechigne à débourser la somme qui sauverait la plus belle verrue architecturale du Nord-Pas de Calais.

Rénovation ou destruction, le palais attend donc le verdict.

Son personnel – plusieurs centaines de personnes – prépare, lui, sa diaspora. Après moult péripéties sur le lieu d’implantation du TGI provisoire, le quartier d’affaires Euralille semble enfin faire consensus.

Et zut. C’est que j’avais fini par m’y faire, moi. Comme dans tous ces lieux où se nouent les drames du quotidiens, il émanait de ses murs épais les questionnements existentiels, les problèmes insolubles, les angoisses profondes qui insufflent une âme à un lieu et me poursuivaient longtemps après que je l’avais quitté.