« La presse décrit des monstres parce que ça arrange tout le monde »

Maître Mô est de ces robes noires qui manient avec succès le verbe sur le Web. Depuis trois ans, cet avocat pénaliste lillois blogue des récits inspirés d’affaires vécues de l’intérieur. Ses chroniques explorent les motivations des mis en cause et dressent une galerie de gueules amochées par la vie. Un recueil paraît aujourd’hui*: l‘occasion de questionner cet infatigable défenseur de l’humain sur sa démarche et son métier.

Les récits que vous livrez sur votre blog, vous les avez vécus ?

Je donne un point de vue intérieur, oui. Mais je triche beaucoup, je réécris, les faits sont modifiés. Parfois je mixe deux affaires. Dans « Passion », par exemple, je me mets à la place de l’auteur des faits. Il faut être suffisamment décalé pour que les gens ne soient pas identifiables. Mais je veille à rester dans les clous de la procédure. Le but, c’est d’arriver à une démonstration.

Que souhaitez-vous démontrer ?

Que l’avocat est là pour trouver le bien dans chaque dossier, même le plus pourri. Et que, pour ça, il doit parler avec celui qu’il défend. Aller dans les geôles, discuter du vécu, de ce qui l’a amené ici. Le déterminisme social, il joue à plein. Dans les sales affaires, on peut montrer ces aspects, la pauvreté intellectuelle, par exemple. Humainement, défendre DSK est bien moins intéressant que défendre celui qui passe pour le « trou du cul du coin » et qui n’a que quarante mots de vocabulaire ! Ces gars-là, on est là pour les aider – et même les aimer.

Certains vous rétorqueront que ces « gars-là » pourraient faire du mal à vos proches…

Bien sûr. Et je réagirais comme n’importe quelle victime : très mal. C’est humain. D’ailleurs, un défenseur doit toujours être conscient qu’il y a une victime. C’est pour ça que c’est bien de pouvoir tantôt assister des victimes, tantôt des auteurs présumés. Ça aide à garder à l’esprit qu’il y a quelqu’un d’autre dans l’affaire.

« Souvent, le viol est affaire de lâcheté, pas de monstruosité »

Ce discours a de quoi déranger dans une société très encline à compatir avec les victimes…

La presse ne prendra jamais parti pour un auteur présumé, surtout dans les cas d’agressions sexuelles. Elle en fait des monstres parce que ça arrange tout le monde. C’est tellement anormal de violer un gamin de huit ans ! Mais la réalité est plus complexe, et ça, il va bien falloir que les gens l’entendent. Le beau-père qui viole sa belle-fille, il a fallu des tas de circonstances pour qu’il passe à l’acte. On le garde deux ans en détention provisoire, mais qu’est-ce qu’il fiche en taule ? Cet homme-là ne va pas agresser une gamine dans la rue ! Il n’osera même pas aller voir une prostituée parce que dans sa tête il est risible, il a un petit sexe, il va se faire huer… C’est justement parce qu’il est frustré qu’il est allé à la facilité. Ce n’est pas de la monstruosité, c’est de la lâcheté. Alors oui, il y a de vrais pédophiles, comme – probablement – Francis Évrard. Mais dans la plupart des cas, on est loin des monstres que la presse livre en pâture au grand public.

Vous pensez que la presse fait du mal dans ses comptes-rendus judiciaires ?

Elle est tenue par des contraintes de format. Le chroniqueur ne peut pas tout raconter. Et parfois, il est tenu par sa rédaction de ne pas insister sur certaines affaires, pour ne pas effrayer les gens. C’est le cas pour les violences sexuelles.

« Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons : aussi « simple » que ça »

Mais si le déterminisme social explique la plupart des crimes, la lutte contre la récidive n’est-elle pas insoluble ?

Non ! La phrase d’Hugo, « ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons », c’est aussi « simple » que ça. Quand on voit l’école en prison, actuellement, c’est une plaisanterie. Le bonhomme qui passe en comparution immédiate, on devrait le mettre en école spécialisée, ou alors lui apprendre un métier. Si on le forme à conduire un engin, il n’est pas en train de voler, mais en train d’apprendre ! Et puis une chaude poignée de main quand on a posé du bitume, c’est gratifiant. C’est ce genre de poignées de main qui peut faire revenir parmi les hommes…

*Au Guet-Apens, éd. La Table Ronde, 21 euros.

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